lautréamont teston

 

 

                                                

 

 

"Lautréamont, névrose et christianisme dans l'oeuvre du poète"  de Michel Teston (ouvrage universitaire)

 

 

 

 Voici un petit extrait de mon livre ci-dessus:

 

 

 

LE PÉCHÉ ORIGINEL

 

 

 

 

 

 

 

D'après Lacan l'inconscient est structuré comme un langage. Déstructurons donc le langage et nous déstructurerons l'inconscient, ce qui nous permettra peut-être de mieux comprendre ces dites structures ou encore leur mode de fonctionnement. Si on détruit l'agencement et la linéarité du discours, pour en saisir, d'une manière ponctuelle, de simples termes ou expressions détaches, nous pourrons peut-être reconstruire le tableau initial et caché, un peu comme un puzzle dont les éléments permettraient de construire plusieurs tableaux selon l'agencement de ces éléments. A propos de structures, nous essaierons de dégager ici d'étonnantes similitudes entre trois strophes des Chants (pp. 66, 138, et 197).

 

 

La cinquième strophe du troisième Chant nous semble être un des passages les plus mystérieux, les plus cabalistiques et donc les plus intéressants. Le souffle de l'inspiration y est tel, qu'on ne sait plus si ce passage s'apparente à la révélation, au rêve ou au fantasme. Au niveau de l'écriture on peut noter un parallélisme de construction avec les deux autres scènes dont nous parlions.

 

(Strophes de Lautréamont des pages en question: 66, 138 et 197):

 

 

 

Une famille entoure une lampe posée sur la table:

 

- Mon fils, donne-moi les ciseaux qui sont placés sur cette chaise.

- Ils n'y sont pas, mère.

- Va les chercher alors dans l'autre chambre. Te rappelles-tu cette époque,

mon doux maître, où nous faisions des voeux, pour avoir un enfant, dans lequel

nous renaîtrions une seconde fois, et qui serait le soutien de notre vieillesse?

 

- Je me la rappelle, et Dieu nous a exaucés. Nous n'avons pas à nous plaindre

de notre lot sur cette terre. Chaque jour nous bénissons la Providence de ses

bienfaits. Notre Édouard possède toutes les grâces de sa mère.

- Et les mâles qualités de son père.

- Voici les ciseaux, mère; je les ai enfin trouvés.

Il reprend son travail... Mais quelqu'un s'est présenté à la porte d'entrée,

et contemple, pendant quelques instants, le tableau qui s'offre à ses yeux:

- Que signifie ce spectacle! Il y a beaucoup de gens qui sont moins heureux

que ceux-là. Quel est le raisonnement qu'ils se font pour aimer l'existence?

Éloigne-toi, Maldoror, de ce foyer paisible; ta place n'est pas ici.

Il s'est retiré!

- Je ne sais comment cela se fait; mais, je sens les facultés humaines qui se

livrent des combats dans mon coeur. Mon âme est inquiète, et sans savoir

pourquoi; l'atmosphère est lourde (page66).

 

(Chant I, 11)

 

 

"O lampe au bec d'argent, mes yeux t'aperçoivent dans les airs, compagne de

la voûte des cathédrales, et cherchent la raison de cette suspension. On dit que

tes lueurs éclairent, pendant la nuit, la tourbe de ceux qui viennent adorer le

Tout Puissant et que tu montres aux repentis le chemin qui mène à l'autel.

Écoute, c'est fort possible; mais... est-ce que tu as besoin de rendre de

pareils services à ceux auxquels tu ne dis rien? Laisse, plongées dans les

ténèbres, les colonnes des basiliques; et, lorsqu'une bouffée de la tempête sur

laquelle le démon tourbillonne, emporté dans l'espace, pénétrera, avec lui, dans

le saint lieu, en y répandant l'effroi, au lieu de lutter, courageusement,

contre la rafale empestée du prince du mal, éteins-toi subitement, sous son

souffle fiévreux, pour qu'il puisse, sans qu'on le voie, choisir ses victimes

parmi les croyants agenouillés (page138).

 

(Chant II, 10)

 

 

Une lanterne rouge, drapeau du vice, suspendue à l'extrémité d'une tringle,

balançait sa carcasse au fouet des quatre vents, au-dessus d'une porte massive et vermoulue...

 

Après

quelques instants de silence, pendant lesquels j'entendis des sanglots

entrecoupés, il éleva la voix et parla ainsi: "Mon maître m'a oublié dans cette

chambre; il ne vient pas me chercher. Il s'est levé de ce lit, où je suis

appuyé, il a peigné sa chevelure parfumée et n'a pas songé qu'auparavant j'étais

tombé à terre. Cependant, s'il m'avait ramassé, je n'aurais pas trouvé étonnant

cet acte de simple justice. Il m'abandonne, dans cette chambre claquemurée,

après s'être enveloppé dans les bras d'une femme. Et quelle femme! Les draps

sont encore moites de leur contact attiédi et portent, dans leur désordre,

l'empreinte d'une nuit passée dans l'amour..." Et je me demandais qui pouvait

être son maître! Et mon oeil se recollait à la grille avec plus d'énergie!... (page197).

 

(Chant III, 5, Lautréamont)

 

D'emblée, c'est cette lampe-lanterne qui a retenu notre attention. Il est évident que si le rapport entre les trois scènes se limitait là il ne serait guère probant et n'aurait aucune valeur, mais nous verrons comment il se poursuit. Alors, nous posons la question : pourquoi cet éclairage au début des scènes, est-ce un simple hasard, un simple procédé théâtral, ou n'est-ce pas plutôt le début d'une scène traumatisante qui se serait passée à la lueur d'une lanterne, scène qui se répéterait d'une manière cyclique, ça et là tout au long de lœuvre ? Sans parler déjà de l'aspect fantastique d'une lanterne par rapport à la lumière du jour, nous avons, dans cette troisième scène d'autres éléments inquiétants : l'araignée, le corridor sale, le pont dont les piles plongent dans l'eau fangeuse d'un fossé de ceinture (p. 197), et surtout un climat à la fois bordélique et sacré puisqu'il y est question de client et de nonnes ; un climat où la perversion est reine. Ce tableau étant esquissé, nous voilà devenus, en tant que lecteurs, des confidents écoutant le récit d'un rêve, car nous sommes bien d'ores et déjà entrés dans un monde flou, incertain et onirique. C'est alors qu'il nous est dit :

« A ce spectacle, moi, aussi, je voulus pénétrer dans cette maison ! » (p. 199).

 

Cette phrase, située dans une autre textualité, pourrait sans doute n'avoir aucune signification psychologique, mais ici, elle possède une haute symbolicité. Entrer dans une maison n'est pas toujours un fait banal, il suffit de se référer à la mythologie grecque, ou encore, même de nos jours, au nouveau marié prenant sa femme dans ses bras pour lui faire franchir le seuil de la maison. Nous aussi donc, en tant que lecteurs, nous franchissons un seuil, nous sommes, nous aussi, plongés dans le rêve, "La voie royale de l'inconscient" (1).

(1) Selon Freud.

 

© Teston Michel écrivain   http://teston.centerblog.net

 

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