templiers tragédie

 

Livre de théâtre de Michel Teston, comprenant sa tragédie: les templiers, et sa comédie: le beatnik.

ISBN 2-9501967-6-4

 

                                 

 

 

  

 

LES  TEMPLIERS

 

Acte 1

Scène 1

(Jacques de Molay, Hugues de Pairaud, Johan des Baux)
(La scène se passe dans une pièce souterraine)
(Habits de templiers et de chevalier  chez lui)

Hugues de Pairaud - Le Grand Maître n'est pas encore arrivé mais il ne saurait tarder. Comme je te l'ai dit, mon cher Johan des Baux, cette entrevue est de la plus haute importance.

Johan des Baux - Je ne saurais comment te remercier, frère Hugues de Pairaud, de me faire tant d'honneur : rencontrer nuitamment le vénérable Grand Maître de l'Ordre du Temple, Jacques de Molay, en compagnie de toi-même, le Grand Visiteur de l'Ordre !

H.P. - Tais-toi ! Le voici justement qui arrive.
(Jacques de Molay entre une torche ou une lanterne à la main)

Jacques de Molay - Bonsoir, frères chevaliers ! Que le Seigneur soit avec vous !

H.P. - Et avec toi aussi !

J.B. - Bonsoir, Grand Maître !

H.P. - Vénérable Grand Maître, je te présente Johan des Baux, mais tu le connais déjà, je crois...

J.M. - Oui, en effet, je le connais fort bien, c'est un de mes deux filleuls avec le fils du Roi!

J.B. (Un genou à terre) - Vénérable Grand Maître et cher parrain, je ne sais comment te remercier d'avoir pensé à moi pour une si importante 8


mission... mais vous savez tous deux que je suis toujours dévoué corps et âme à la cause du Temple.

J.M. - Je le sais, frère Johan. Relève-toi ! Tu sais que dans le Temple nous nous considérons comme tous égaux devant Dieu...Frère Johan, mon filleul, nous avons apprécié tes services et ta discrétion ces dernières années, ainsi que ton esprit de tolérance auprès des chevaliers teutoniques et hospitaliers. tu sais que j'ai bien connu ton père, avec qui j'ai combattu en Terre Sainte. Son voeu le plus cher était qu'un de ses fils fût templier. Toi-même tu as voulu l'être il y a quelques années, et je t'ai fait, tu le sais, avec nos frères ici présents, un honneur insigne...

J.B. - Je t'en remercie encore Grand Maître, et je ne  saurais l'oublier : en effet, tu fis de moi un templier sans manteau et tu me fis entrer dans l'Ordre de l'Hôpital de Saint Jean de Jésuralem, pour la gloire de Notre Seigneur Jésus-Christ et pour la paix et la fraternité entre nos deux ordres.

J.M. - Oui, bien qu'hospitalier, tu es templier sans manteau, non pas parce que tu as défroqué ou parce que tu as été exclu de l'Ordre, mais par choix délibéré. Tu es un de ceux qui doivent préserver les secrets du Temple face au paganisme,à l'apostasie et à la profanation du siècle, tu es un de ceux à qui peuvent être confiées les missions délicates et secrètes chargées de déjouer le Malin qui erre dans le monde en vue de perdre les âmes...

H.P. - Ainsi donc, selon la règle de notre Ordre qui veut qu'aucun des frères, fût-ce notre Grand Maître, ne détienne à lui seul les secrets du Temple, il t'a déjà été confié dans le passé et sous notre direction, des missions délicates et particulières... tu les as toujours bien menées, et c'est pourquoi nous avons pensé à toi aujourd'hui... Nous allons te donner une nouvelle et importante mission... Jures-tu une nouvelle fois de garder jusqu'à la mort les secrets du Temple ?

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J.B- Je jure d'être toujours fidèle à l'Ordre et de garder pour moi, au péril de ma vie s'il le faut, les secrets qui vont m'être confiés.

J.M.- Il suffit, frère Hugues, nous ne sommes pas en assemblée plénière. La parole d'un chevalier du Temple ne saurait être mise en doute... Mes amis, ce n'est pas pour rien que je vous ai convoqués. Depuis quelque temps, comme vous le savez, la police du Roi et de Guillaume de Nogaret tourmente nombre de nos frères. C'est ainsi que Geoffroy de Charnay, le Maître de Normandie, a été arrêté et interrogé longuement hier. Il semble bien que Nogaret ait l'aval de notre roi lui-même, Philippe le Quatrième, lequel veut sans doute s'emparer des biens du Temple, et même faire excommunier l'Ordre afin de faciliter la chose. Il ne se contente plus d'arrêter ça et là quelques templiers plus ou moins fautifs , à présent, il semble bien qu'il veuille arrêter la totalité des templiers, n'hésitant même pas à nous torturer ou à nous massacrer s'il le juge nécessaire. Je ne voudrais pas me tromper, que le ciel m'en garde, mais le roi Philippe n'a rien à envier à Hérode ou à Néron...
    Hier également, j'ai appris que Godefroy de Gonneville avait été soumis à la question par la Sainte Inquisition... Il a rendu son âme à Dieu... Or, Godefroy de Gonneville était, avec Roncelin du Fos, le chef de notre hiérarchie secrète, le chef secret des templiers sans manteau, et, à ce titre, il détenait une des trois clefs qui permettent d'ouvrir totalement les coffres du Temple et de libérer dans de pareilles circonstances, le véritable trésor de guerre que nous possédons, par exemple de quoi faire une nouvelle croisade en Terre Sainte en levant rapidement une armée de trente mille hommes...
    Vois-tu, Johan des Baux, mon filleul, c'est à toi désormais que nous confions le rôle et les secrets de feu Godefroy de Gonneville...

J.B.- J'en suis très honoré, mon cher parrain, et je t'en remercie du plus profond de mon coeur.
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J.M.- Grâce au ciel, mes amis, Godefroy de Gonneville n'a pas parlé. Il a été injustement accusé par la Sainte Inquisition de sorcellerie pour ses recherches en alchimie et en astrologie, ainsi que pour sa grande connaissance de la Kabbale et du Coran. Je crois que c'est pour cela qu'il a été soumis si durement à la question. Mais la Sainte Inquisition et la police de Nogaret ignorent qu'il était le chef des templiers sans manteau, et, a fortiori, elles ignorent qu'il détenait avec moi et frère Hugues, ici présent, le fabuleux trésor du Temple... Cependant, j'en conviens,nous l'avons échappé belle !
    Quoiqu'il en soit, nous avons immédiatement changé le code de sa clef et décidé de la confier désormais à Johan des Baux ici présent.
H.P.- Puis-je savoir son code, Grand Maître ?

J.M.- Tu as le droit de le savoir, frère Hugues, le mot de passe entre nous trois est celui-ci : " A la garde de Dieu !"

J.B.- "A la garde de Dieu !"

J.M.- Demain, frère Johan, notre nouveau chef des frères sans manteau, tu iras à Provins voir Guillaume de Beaulieu et frère Dauphin. Ils te donneront l'ensemble des autres choses que tu dois savoir, et la médaille secrète nécessaire à ta mission... Sache que tu es désormais un des frères les plus importants de notre saint Ordre. Hugues de Pairaud, ici présent, bien qu'il soit le Grand Visiteur de l'Ordre, ne sert ici que de témoin ; lui-même ne disposera pas de la médaille qu'on va te donner et qui te servira de laisser-passer dans toute la chrétienté, partout où se trouvera le Temple. Moi-même je n'ai pas plus de pouvoir que toi. Avec les trois clefs réunies, sans parler des autres formalités nécessaires dans chacun de nos comptoirs et de nos dépôts, on peut débloquer tout l'or et tout l'argent du Temple. Et c'est précisément notre or et notre argent que convoîte la police de Nogaret, avec l'aval du Roi lui-même... Je n'ose pas le croire...

H.P. - Et toi-même, vénérable Grand Maître, ne crains-tu pas d'être 11

assassiné ou d'être soumis à la Question jusqu'à ce que mort s'en suive ?

J.M. - Si ! tu as bien vu, frère Hugues, je crains moi-même d'être arrêté. Mais enfin, tu le sais, le cas est prévu, les dispositions sont prises. Au cas où je mourrais subitement, c'est Roncellin du Fos, le Maître de Provence, qui me remplacerait. Dois-je te dire, Johan, puisqu'il est de ton pays, et que tu le rencontreras en prenant la succession de Godefroy de Gonneville, que Roncellin possède secrètement notre troisième clef ? Mesureras-tu aujourd'hui l'honneur que je t'ai fait, à toi et à feu ton père, en faisant de toi un templier sans manteau, en te rayant officiellement de l'Ordre, à peine prononcés  tes voeux ? Vous, les templiers de l'ombre, vous êtes la lumière de notre Ordre, car, comme l'a dit Saint Augustin : "Les voies du Seigneur sont obscures". Quoiqu'il arrive, il n'est pas question pour l'instant de remettre nos biens au Roi de France. Vous savez qu'il n'a pas été jugé loyal par notre Couvent qui a refusé de l'accepter parmi nous... En réalité nous n'avons qu'un seul Roi, Jésus de Nazareth, le Roi des rois et le Fils de Dieu. Nous ne reconnaissons pas l'autorité de Philippe le Quatrième sur le Temple, mais seulement celle du Successeur de Saint Pierre et du Représentant de Dieu sur la terre : sa Sainteté le Pape.

H.P. - En tant que Grand Visiteur de l'Ordre, je pense qu'il faut tout de suite mettre en lieu sûr les archives de l'Ordre qui se trouvent en ce moment à Provins et à Gisors. N'attendons pas qu'il soit trop tard. Nous n'avons pas le temps de réunir le Grand Chapitre. De surcroît tout le monde le saurait et nous nous ferions prendre par la police duRoiet de Nogaret. Il faut agir et agir vite et discrètement. Les événements nous y obligent. Avec ton accord, cher Grand Maître, je nomme donc avec effets immédiats Johan des Baux ici présent, chef de la milice secrète des templiers sans manteau, toujours en remplacement de feu Godefroy de


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Gonneville. A la guerre comme à la guerre !
(Se tournant vers Johan)    
    Dès demain, toi et tes hommes vous emporterez en Provence, et, s'il le faut, en Espagne, les coffres qui se trouvent dans la salle du Cénacle à Provins et dans la salle du Tabernacle à Gisors. Arrivé dans ton pays tu contacteras le Maître de la Provence, Roncellin du Fos. Dieu merci, la Provence n'est pas sous l'autorité directe du Roi de France. Néanmoins, si c'était nécessaire, tu irais jusqu'en Espagne et tu seras pleinement mandaté pour contacter, s'il y a lieu, l'Ordre des Teutoniques ou les Ordres de Calatrava et d'Alcantara qui sont tous des ordres frères, sans parler des Hospitaliers dont tu fais partie. A Provins, le coffre sur lequel est gravé le monogramme du Christ est le plus précieux de notre Ordre. Là se trouvent les Statuts complets de l'Ordre, certaines de nos connaissances hermétiques et cabalistiques ainsi que la liste de tous nos comptoirs templiers répartis dans la Chrétienté. Tout est écrit selon le code cryptographique que tu connais déjà. Tu cacheras ces documents en lieu sûr car finalement c'est de ce coffre que Nogaret et le Roi veulent s'emparer. S'ils le trouvaient, s'ils en décryptaient le sens, ils posséderaient tout le trésor de guerre du Temple, et Dieu sait ce qu'ils en feraient ! Nos biens seraient saisis puis gaspillés dans des guerres stupides contre l'Angleterre ou l'Empire. Nos frères seraient persécutés et réduits à la misère physique et morale.

J.M. - Oui ! il est évident que le Roi Philippe ne veut pas faire de nouvelle croisade, mais il veut se servir de cet argent à des fins personnelles pour renflouer son propre trésor et pour faire des guerres qui n'ont rien à voir avec l'idéal du Temple..

H.P. - Depuis quelques années déjà il répand des calomnies sur nous. Il veut faire de nous les boucs émissaires de sa mauvaise politique et de sa mauvaise gestion financière. Il n'a pas le droit d'agir ainsi, notre Grand Maître vient de le dire, c'est pourquoi nous  ne lui donnerons pas notre or, quoiqu'il puisse arriver. Le Temple doit échapper 13

à ses griffes quand bien même les principaux chefs de l'Ordre seraient arrêtés par le Roi. Et c'est pourquoi, par suite du rappel à Dieu de Godefroy de Gonneville, nous te confions aujourd'hui à toi, Johan des Baux, nouveau Maître des templiers sans manteau, et chevalier dans l'Ordre frère de L'Hôpital de Saint Jean de Jérusalem, la noble mission de Gardien Suprême du trésor du Temple.

J.B. - Je n'y faillirai point, messires chevaliers.

J.M. - Frères, mon âme est triste jusqu'à la mort à la pensée que le Roi est en train de nous trahir. Moi qui suis aussi le parrain de son fils, moi qui fais partie de la cour du roi, je me sens déchiré, je me sens épuisé, rompu. Peut-être ai-je tort d'empêcher le Roi de devenir templier, mais c'était contre les règles et les statuts de l'Ordre, je ne pouvais faire autrement et j'ai eu le soutien complet de nos frères...
   Ce matin, j'ai vu briller les yeux duRoiquand il m'a regardé alors qu'il parlait à Nogaret... Je nourris les plus sombres inquiétudes...

H.P. - Et moi de même, frère Grand Maître... Car cela fait déjà longtemps que nous nous posons des questions. Il était temps, je crois, de prendre cette décision... Johan des Baux, il est tard, nous devons nous quitter à présent. Pour toi aussi la journée sera chargée demain. Mais faisons confiance en Dieu quant à la destinée du Temple.
J.M. - Bonsoir, frère Johan, mon brave filleul, et n'oublie pas ce que je t'ai dit : "A la garde de Dieu!"

J.B. - "A la garde de Dieu !" Puis-je vous demander votre bénédiction, frères chevaliers ?
(Il s'agenouille, les templiers le bénissent de la main en faisant le signe de la croix... puis il se relève) NON NOBIS, DOMINE ! NON NOBIS, SED NOMINI TUO DA GLORIAM !

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J.M. et H.P. - Non pas pour nous, Seigneur, non pas pour nous, mais pour la gloire de ton nom !


(Les templiers s'en vont en faisant sonner leurs éperons d'or. Rideaux.)

 

 

 

 

 LE   BEATNIK

 

ACTE 1


 Scène 1

(Anatole, Bernadette)

 

Anatole  (Rentrant en sifflant et jetant son chapeau sur le portemanteau puis quittant prestement sa veste.) - Et une de plus, une!

Bernadette (tricotant) -  Quand donc cesseras-tu de hurler en faisant claquer la porte chaque fois que tu rentres de ton travail ? Décidément, tu seras toujours un enfant.

Anatole (gesticulant et excité) - Ma chère, si je suis aussi content, c'est parce que j'ai une bonne nouvelle pour toi ; je vais enfin marier ton crétin de fils.

Bernadette - Jean-Marc ? Un si gentil garçon, tu ne peux donc pas le laisser tranquille, non ? Tu sais bien que pour lui il ne saurait être question de mariage, puisqu'il a la Vocation et que, dans un an, si tout va bien, il dira sa première messe.

Anatole (tournant autour de la table, énervé, gesticulant)  - Ah ! parlons-en de sa première messe ! Eh bien ! justement, je ne veux pas qu'il se fasse curé, il y en a assez d'un dans la fa- mille ; mon frère dit suffisamment de messes comme cela, et gratuitement par-dessus le marché. On n'a pas besoin de lui filer la pièce : il nous prépare à tous une place de première classe au paradis...

(Virevoltant vers sa femme d'un air inquisiteur)
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Tu n'as pas honte, non, d'avoir fait un fils pareil ? Du reste c'est de ma faute, j'aurais dû m'occuper davantage de son éducation... Ah ! il est beau le résultat. Il n'était pas plus haut que trois pommes que déjà tu lui faisais des platitudes, des boniments, que tu le caressais, que tu le chouchoutais... le pauvre petit. Et mon petit Jean-Marc par-ci, et mon petit Jean-Marc par-là, et mon petit Jean-Marc il a fait ci, il a fait ça.

(Contrefaisant sa  femme d'une voix de fausset)
Figurez-vous qu'il a été le troisième en géographie, le second à la composition d'écriture et le premier en catéchisme ; ce cher ange, ce petit chérubin, ce petit chou... Ah ! il est beau, le petit Jean-Marc. Tu veux que je te dise ce que tu en as fait du petit Jean-Marc ? Tu en as fait une mauviette, et un cocu en puissance, oui, un cocu.

Bernadette - Anatole ! Je t'interdis de parler comme ça.

Anatole - Il faut le voir en présence des filles. Il rougit, il fait des complexes, il irait se cacher dans les W.C. s'il en avait un ... à portée de la main. Tiens, à propos, ça aussi il faudra que ça change, j'en ai parlé au plombier et il m'a dit qu'il viendrait demain pour réparer la chasse...
  Ton fils est une poule mouillée... Quand il était plus grand, je t'avais bien dit de l'envoyer au lycée ; mais non ! ce pauvre chéri avait déjà la vocation et il ne pouvait être question de l'envoyer ailleurs que dans un séminaire... vite chez les curés ! Et puis alors là, quel fiasco ! Ils ont fait les dernières retouches. Ah ! ils l'ont bien arrangé, le petit Jean-Marc !

Bernadette - Anatole, je t'interdis de parler comme ça !

Anatole - Tu n'es pas contente ?

Bernadette - Non.

Anatole - Eh bien ! vas-y, retourne chez ta mère ! Qui t'en empêche ! Mais vas-y donc !

Bernadette - (muette)
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Anatole - Enfin, heureusement que je suis là, et que je vais reprendre son éducation de A jusqu'à Z. Et pour commencer, je vais lui flanquer une fille dans les bras.

Bernadette - Qu'est-ce que tu dis ?

Anatole - Ah ! il fallait me voir à son âge ; la première fille c'était la bonne. Tu te souviens de notre première rencontre ? Ah ! on peut dire que ça n'a pas été long, je n'ai pas mis long- temps pour en venir à mes fins. qu'est-ce que je t'ai mis, dis donc, ce soir-là.

Bernadette - (rougissante, mais émue et flattée plus encore qu'irritée).  Mais qu'est-ce que tu as donc, aujourd'hui ? Tu es déchaîné, ma parole... tu as encore bu un verre de trop.

Anatole - (s'approchant d'elle, lui posant la main sur l'épaule) C'était quand même le bon temps. On s'est tout de même bien aimé tous les deux, tu ne crois pas ?

Bernadette - (pleurnichant, ou faisant semblant)  Oui ! tu te moques bien de moi pourvu que je te fasse ta soupe, ça te suffit... et puis pour le reste...

Anatole - Enfin Babette, comment peux-tu dire ça ?... Mais vous êtes vraiment insatiables, vous les femmes, il faudrait qu'on soit toujours à votre disposition... (silence) J'ai quand même cinquante ans, et...

Bernadette - (pleunichant) Est-ce ma faute à moi ? Tu pourrais au moins avoir quelques attentions délicates. Tu pourrais éplucher les pommes de terre, vider la poubelle, je ne sais pas, moi ? Tu n'es qu'un sale égoïste, voilà tout ce que tu es.

Anatole - (un instant attendri, reprenant de plus belle) Oh ! et puis, écoute, je ne suis pas là pour te conter fleurette, mais pour te dire que je vais me marier ton fils avec la fille de mon Président-Directeur Général, tout simplement.
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Bernadette - (admirative et étonnée) Ton Président-Directeur Général?

Anatole - Oui.

Bernadette - (rêveuse) Evidemment, si c'est ton Président-Directeur Général, il y a de quoi hésiter...

Anatole - Il n'y a pas à hésiter. Il faut qu'il quitte la soutane avant même de l'avoir mise... Ecoute Babette, je ne te comprends pas ; enfin quoi, tu es quand même une femme. (Il joint le geste à la parole) tu en as les attributs, les appâts comme on dit, comment peux-tu concevoir un fils curé, portant une robe et qui, après ça aurait le culot de se faire appeler : mon Père ?...

Bernadette - Tu ferais mieux d'écouter ce que dit

Jean-Marc tu sais bien que maintenant les prêtres portent un costume.

Anatole - Oh ! puis après tout, robe, costume ou smoking, la question n'est pas là. Pour moi il faut d'abord qu'il se marie... il se fera curé après s'il le désire, je n'y verrais alors plus d'inconvénients.

Bernadette - Décidement il y a des moments où je te trouve vraiment sot, Anatole ! Quelle est donc cette manie que tu as de dénigrer les ecclésiastiques et les militaires ? Il semblerait apparemment que le seul fait de voir des uniformes te mette hors de toi, comme si tu étais allergique à ce genre de choses. Mais qu'est-ce qu'ils t'ont donc fait, ces gens-là ? Ils ont quand même le droit d'exister et de mener leur vie comme bon leur semble ! Tu cries bien fort par derrière et tu files tout doux par devant ! Tu as peur de tout ce qui représente la loi, le devoir, l'autorité. Tout ces gens-là t'embêtent, alors il faut bien que tu te venges, et tu choisis de te venger sur moi. Ah ! j'aurais bien voulu te voir serrant les fesses au garde-à-vous dans ton joli petit costume kaki de deuxième classe, mais ça, tu n'en parles pas beaucoup, par contre tu nous rabâches 95 les oreilles de ce jour fameux où l'idée géniale t'est venue de remplacer par un pot de chambre le képi de l'adjudant. Comme si cet exploit t'avait suffit et comme si par ce geste tu t'étais vengé de dix-huit mois de souffrance.
  Quant aux curés, tu peux bien t'emporter contre eux : tu as été enfant de choeur comme tout bigot qui se respecte et ton propre frère est l'archiprêtre de la paroisse !

Anatole - Ah ! surtout ne viens pas me parler de mon frère quand je veux te parler de ton fils ! N'essaie pas de détourner la conversation. Ton fils a besoin d'une fille qui soit portée là-dessus et qui redresserait un peu son éducation, et pour ça, je compte sur la fille de mon Président-Directeur Général un sacré numéro, cette petite ! elle va te l'arranger comme il se doit, ton petit Jean-Marc !

Bernadette - Ah ! tu sais, si Jean-Marc voulait se marier, il n'aurait qu'un geste à faire. (Rêveuse) Mais il est si beau lorsqu'il parle : il me semble le voir en train de faire un sermon. Tu ne comprends donc pas qu'il a la vocation et qu'il doit suivre l'appel du Seigneur ? Quant à cette petite, tout espiègle qu'elle soit elle ne pourra pas le détourner de son chemin : il aura tôt fait de la remettre à sa place. Si tu crois que Jean-Marc va se laisser entortiller par cette petite grue...

Anatole - Une grue ? La fille de mon Président-Directeur Général ? Retire ce mot tout de suite ! Je ne permettrais pas qu'on offense ainsi la fille de mon Président-Directeur Général ! une aussi gentille petite, mignonne comme tout, oui c'est tout ce que tu trouves à dire ?
   D'ailleurs, elle doit venir tout à l'heure ; comme son père cherche pour elle un professeur de piano, je lui ai dit que Jean-Marc se ferait un plaisir de lui donner des leçons.

Bernadette - Mais Jean-Marc joue de l'harmonium et non du piano et...

Anatole - Eh bien ! c'est la même chose, non ?

Bernadette - Mais pas du tout.
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Anatole - Ah ! ces femmes, il faut tout leur mâcher, mais tu ne comprends pas que de toutes façons la question n'est pas là, et que si ton fils doit pianoter quelque part ce n'est ni sur un piano, ni sur un harmonium qu'il doit le faire, mais sur un tout autre instrument !

Bernadette - (offusquée)  Oh ! Anatole.

Anatole - Ah ! voici les enfants. Nous reparlerons de tout ceci à un autre moment.

 

 

Copyright  © Teston Michel

 

 

 

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