vent dans les cyprès

 

 
 
Copyright  Teston Michel: "Le vent dans les cyprès" roman , 1978.

 

CHAPITRE III

 

quinze ou vingt ans après

 

Une fois rasé Jean s'habilla pour aller se recueillir sur la tombe de son père.

Arrivé au monument aux morts, il bifurqua et prit la petite route qu'il avait suivie tant de fois lorsqu'il était enfant.

En marchant seul, il se sentait transporté vingt ans plus tôt. En ce temps-là aussi il avait l'impression d'être seul, quand il portait la croix en tête du cortège... C'était extraordinaire. Il avait alors sept ou huit ans, pas plus. Il était habillé d'une soutane noire pleine de boutons,

surmontée d'un long surplis blanc... Somme toute, la différence était minime entre lui qui ouvrait le cortège et le prêtre qui le fermait en compagnie de son copain Jacky qui portait le bénitier... Parfois d'ailleurs les rôles étaient inversés entre lui et Jacky...

On marchait en silence comme aujourd'hui sur cette petite route. Plus loin était le cercueil, toujours le même, de la même forme et de la même couleur, toujours porté par quatre hommes dans la force de l'âge. Plus loin encore la famille avec ses pleurs et ses grincements de dents...

En marchant seul en tête avec cette croix, dans sa tenue tragique et solennelle, le petit Jean avait une impression de grandeur suprême. Il s'appliquait à porter cette croix : il regardait sans arrêt si elle était bien droite ; pas trop penchée à l'avant... Il levait parfois les yeux sur la figurine du Christ, et il voyait les nuages y passer dessus... D'autres fois le soleil projetait l'ombre fantastique de la croix sur le chemin de terre... On arrivait bientôt au cimetière. Dès qu'il avait franchi la porte, il voyait toujours un homme au bord d'un grand trou. C'était « l'enterraïre ». Il n'avait pas besoin de lui faire signe, le petit Jean comprenait tout de suite qu'il fallait aller par là. Arrivé au bord du trou, tout le monde prenait place, en rond. Le curé et Jacky le rejoignaient... On disait quelques formules, toujours les mêmes ; on faisait quelques simagrées, toujours les mêmes, mais Jean ne s'en souvenait déjà plus... Toujours est-il qu'au bout d'un certain temps le curé trempait abondamment le goupillon dans le bénitier de Jacky. Avec quelques grands gestes il arrosait le cercueil et ceux qui se trouvaient par là... Puis les quatre costauds prenaient leurs cordes, et plus ou moins maladroitement, selon les cas, ils descendaient le cercueil dans le trou... C'est à ce moment précis — Jean l'avait bien remarqué — que les femmes se mettaient à chialer d'une manière incroyable et insoutenable. Les hommes, eux, restaient toujours très dignes et très graves. Le petit Jean n'en avait jamais vu un seul pleurer,

mais souvent il est vrai qu'ils avaient visiblement de la peine à se retenir... Ces pleurs de femmes, toujours au même moment, contrariaient beaucoup le petit Jean. Il ne comprenait pas... Lui, pourtant si petit, il se sentait pleinement un homme et en aucun cas il aurait pleuré...

Le petit Jean trouvait le temps long dans ces enterrements, et ce dont il se souvenait le mieux à présent, il ne savait pas pourquoi — peut-être parce qu'il avait fait beaucoup d'enterrements dans des cimetières différents qui avaient tous ce même point commun — c'était le cyprès : il y avait toujours des cyprès dans les cimetières, et il y avait toujours du vent, un vent léger...

Le petit Jean, tout en tenant fermement sa croix, écoutait le vent dans les cyprès... Dieu dont on parlait tant, que faisait-il là-haut, dans le ciel, plus haut que les cyprès ?... Quel mystère !.

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Extrait du roman : "Le vent dans les cyprès"   Copyright Teston Michel écrivain, 1978, chez l'auteur.
 
La photo a été réalisée et mise en scène par l'auteur et constitue l'image titre et centrale du roman.
 
 
 
 
Copyright  Michel Teston à Genestelle, Ardèche, près du château de Craux
 
Pour de plus larges extraits de ce livre, voir mon blog ci-dessous:
 
http://teston.centerblog.net/31-le-vent-dans-les-cypres-ii-teston-michel
 
 Vous y  trouverez aussi ma chanson "Revoir son pays" inspirée par le roman:"Le vent dans les cyprès" et  interprétée par Julian Renan.
  youtu.be/rmcysBqO_DA

     Et la chanson :"L'Ardèche" en patois ardéchois qui va bien aussi dans le contexte de ce roman :

       youtu.be/Je41MGIMb4k 

 

 

 

 

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